Riyad

 

 

 

A paraître le 18 mars 2022.

Sommaire

 

                             IL N'A PAS COMPRIS                                                                                  9

 

 

                             UN JOUR QU'IL CONTAIT                                                                        35

 

 

                             QUI AURAIT PU CROIRE                                                                         59

 

 

                             ORDRE INVISIBLE, CACHÉ                                                                    87

 

 

                             LES DERNIERS JOURS                                                                            113

 

 

                             IL N'A PAS HONTE                                                                                   127

 

 

                             L’ENTRÉE DU RIYAD                                                                               141

 

 

 

Extrait

 

Il a entendu d’abord son rire. Un rire non pas éclatant, non pas retentissant, un de ces rires faits pour attirer l’attention sur la personne, mais un rire fusant, un rire échappé. L’hôte était venu avec elle et un petit groupe de collaborateurs marocains et, lorsqu’il s’est détaché du groupe pour venir vers lui, elle est restée à distance dans l’entrée. Il a regardé vers l’endroit d’où venait le rire mais il ne l’a pas bien vue à travers les branches basses des feuillages. Le rire s’est répété peu après et il a aimé entendre ce rire à nouveau. Pourquoi ? Parce que c’était un rire qui montait du ventre, enveloppé de viscères et de chair, et que de ces traversées du corps par le jaillir heureux il n’en existe pas beaucoup. Il a entendu le bonheur ventriloque de cette femme inconnue et il a désiré aussitôt la connaître comme s’il savait à l’avance qu’elle lui plairait.

 

Tout en devisant avec son hôte, il s’est avancé vers l’endroit où elle attendait, tournant le dos au sas de l’entrée. Petit à petit, il a vu sa taille, ses bras, ses mains, ses cheveux et, en écartant les dernières feuilles qui empêchaient qu’il la vît en entier, il a vu son visage. Il a été tout de suite sous le feu de ses yeux noirs et sa vue s’est un peu troublée de devoir tenir tête à ce regard. Il a oublié son corps qui, étant donné l’intensité du regard, l’intéressait au plus haut point, il est resté prisonnier de ses yeux qui le regardaient bien en face, des yeux qui riaient encore de la gaîté exprimée auparavant, et il a su qu’il avait eu raison de l’anticiper : elle lui plaisait.

 

Elle a saisi cela aussitôt, ce pouvoir sur lui, sur l’étranger. Ce ne devait pas être la première fois que sa beauté faisait un effet immédiat. Elle s’est un peu mordu la lèvre et la gaîté est descendue d’un cran. Il en a été chagriné et, en même temps, ça lui a plu.

 

 

 

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Elle a plié la jambe, appuyé son pied contre la petite arcade. La longue djellaba blanche s’est relevée un peu sur son mollet. Il voit sa cheville. Elle est fine, la peau très brune. Quand elle a vu qu’il regardait ses mains tandis qu’elle parlait, elle les a jointes, les doigts entrelacés, et les a rabattues sur son ventre comme pour en dompter la volubilité. De la sorte, sans qu’elle s’en doute (mais peut-être le désire-t-elle), elles révèlent la courbe de son ventre et creusent dessous l’esquisse d’un entrejambe sinon invisible. S’il n’y avait dans son regard le voile d’une mélancolie que le rire parfois vient déchirer, on pourrait la croire hautaine. Mais non. Elle a ce port altier de la tête à quoi l’on reconnaît ici les femmes berbères. Et cette cambrure des reins à la marche qu’on dirait ailleurs travaillée et sensuelle alors qu’elle n’est (il l’apprendra plus tard) qu’une lointaine lordose qui la freine et la fait souffrir.

 

Elle s’appelait Fatoum dans le livre de Peyré qu’il a lu très jeune. Fille d’un chef nomade Ifora, elle est sauvée de la piqûre mortelle d’un serpent par un militaire français. Au moment de prendre son pouls, celui-ci se trouble devant la délicatesse de sa peau, la longueur et la fragilité de ses doigts, le soin de ses ongles peints au henné « qui attestaient (il connaît la phrase de Peyré à la virgule) une hérédité de la paresse, et la grâce du sang privilégié », on ne saurait faire plus élitiste, plus colonial. Et pourtant ce sont les mots qui remontent intacts de son enfance. S’agissant de cette femme il préfèrerait dire qu’elle atteste une élection naturelle de la grâce et un génie de la lenteur, mais c’est le verbe attester qui compte plus que les vieilleries racistes d’une époque. Elle « atteste », l’inconnue du riyad. Grâce et lenteur, il voit ces qualités en elle sans qu’un serpent ait eu besoin de la piquer à la cheville. Foin du sang et de l’hérédité, ce sont les mêmes.

 

Il n’y a que le rire des entrailles que la jeune Ifora du récit n’ait pas, et c’est dommage pour elle. Est-ce pour cela qu’à la fin du récit elle se désole, depuis le Sahara où elle est restée, que son homme qui va disparaître en France dans la boue du front des Ardennes ne lui ait pas laissé d’enfant (elle écrit « un fils ») ?

 

 

 

Lui ne pense ni enfant ni fils. Il pense ventre. Il pense jambes. Il pense bas du ventre. Il pense entre les jambes. C’est là qu’est sa pensée, c’est là qu’elle va. Au chaud des femmes est sa pensée. Non, c’est mal dit. N’importe quelle femme ne convient pas. Celle-ci convient. A quoi le sait-il ? Et pourquoi pas n’importe laquelle ? Convenir est comme le verbe attester. Sa lenteur et sa grâce conviennent. Il le sait quand le fantasme de saisir dans ses bras, de prendre sa bouche ou de faire ployer sa taille ne le réjouit pas. Et moins encore. Il ne la voit pas nue, il ne voit pas ce beau visage se retourner vers lui alors qu’il la prend par derrière, il ne l’imagine pas. Ni les hommes ni les femmes ne comprennent cette évidence : que le fantasme le plus cru, le plus violent a des bords ; et que sur les bords de ce fantasme, le désir de l’autre répond.

 

 

 

Leurs regards se croisent une fois encore. Elle s’apprête à repartir avec son hôte. Ils n’ont pas été présentés. Qu’importe. Il les raccompagne, à quelque distance derrière leur groupe. Dans le noir de l’entrée elle se tourne soudain vers lui, dit  Au revoir monsieur l’écrivain. Elle le dit d’une voix lente, chantante, un tantinet moqueuse. Ce sont les premières paroles qu’elle lui adresse. Nous nous reverrons… peut-être, ose-t-il interrogativement. Elle demande à son hôte. Certainement, dit celui-ci. Elle dit : Vous voyez, il a dit certainement. A nouveau ses entrailles qui rient. Il voudrait savoir quand, poser d’autres questions, où elle travaille, si elle est libre demain, il n’ose pas. Il dit sobrement J’espère. L’occasion pour elle de se retourner pour, dans une virevolte, dire à voix très basse Inch Allah.

 

Il pousse la lourde porte du guichet derrière eux. Il est seul.

 

 

 

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